« On croit tout savoir sur le plaisir féminin. Et si c’était précisément là le problème ?»
- ebeaugrandmasson
- 1 juil.
- 6 min de lecture

Le plaisir féminin est partout : dans les magazines, les séries, les conversations entre amies… Et pourtant, derrière cette apparente familiarité se cache souvent un territoire bien moins exploré qu'on ne le croit.
Par la science d'abord, qui s'y est intéressée bien tard. Par la société ensuite, qui a longtemps préféré le silence. Et parfois, par les femmes elles-mêmes, faute d'avoir eu les clés (ou simplement la permission) de se connaître vraiment.
Bonne nouvelle : les choses bougent. Une preuve ? Très récemment, la sortie du film Pour le plaisir, comédie de Reem Kherici avec Alexandra Lamy et François Cluzet, dans laquelle une femme avoue à son mari, après vingt ans de vie commune, qu'elle n'a jamais eu d'orgasme. On en rit, on en pleure un peu, et surtout, on en parle. C'est déjà énorme.
Cet article ne prétend pas tout dire, ce serait déjà une erreur. Il propose simplement quelques éclairages, quelques pistes, pour poser un regard différent sur un sujet qui mérite infiniment mieux que les idées reçues.
Un territoire encore (trop) jeune pour la science
L'anatomie complète du clitoris n'a été décrite scientifiquement qu'en 1998, par l'urologue australienne Helen O'Connell. Avant elle, certains manuels utilisés pour former les chirurgiens ne mentionnaient quasiment pas cet organe, ou le réduisaient à un simple point. En l'étudiant de près, elle découvre qu'il s'étend en réalité bien au-delà de sa partie visible, en un réseau interne beaucoup plus vaste qu'on ne l'imaginait.
Ce silence scientifique n'est pas anodin. Il reflète un silence plus large, culturel et social, autour du plaisir féminin, longtemps peu nommé, peu enseigné, parfois même culpabilisé. Si la médecine elle-même a mis un siècle à s'y intéresser sérieusement, il n'y a aucune raison de culpabiliser de ne pas tout savoir sur son propre corps. Ce n'est pas un manque personnel, c'est un retard collectif que l'on rattrape, doucement.

Petite anecdote révélatrice : pendant près de cinquante ans, on a cité le chiffre de 8 000 terminaisons nerveuses dans le clitoris. Cette estimation provenait en fait d'une étude... sur des vaches, menée en 1976. Ce n'est qu'en 2022 que des chercheurs américains ont mesuré, sur des tissus humains, le chiffre réel : environ 10 280 fibres nerveuses — un nombre similaire à celui du gland du pénis, mais concentrées sur une surface bien plus petite. Résultat : à surface égale, il reste nettement plus sensible.
Déconstruire l'idée d'un plaisir unique ou normé
Ce retard scientifique a eu des conséquences bien concrètes : pendant des décennies, on a laissé penser qu'il existait un "bon" orgasme (le vaginal) plus mature, plus accompli, que l'autre, le clitoridien, jugé infantile. Cette hiérarchie vient en grande partie de Freud, au début du XXe siècle. Elle a depuis été heureusement largement remise en question par la sexologie moderne, sans avoir totalement disparu des esprits.
Et puis il y a la « norme », celle des représentations que l'on nous a proposées (et imposées) depuis toujours. Films, livres, séries : le script sexuel dominant a longtemps été le même, presque universel : Préliminaires, pénétration, éjaculation, rideau. Une séquence si répétée, si attendue, qu'elle en est devenue une convention. Résultat : beaucoup de femmes, et d'hommes, n'ont jamais vraiment eu l'occasion de se demander si ce schéma leur correspondait vraiment. Pourquoi questionner ce qui semble aller de soi ? C'est précisément là que la curiosité a du mal à s'installer et que le plaisir, parfois, reste à la porte.
Fort de ce constat, la recherche s’est intensifiée. Par exemple, la sexologue américaine Jaiya, à travers plus de vingt ans d'observation clinique, a développé le concept des Erotic Blueprints, que l'on pourrait traduire par "cartes érotiques". Elle identifie cinq grands profils de plaisir : l'Énergétique, le Sensuel, le Sexuel, le Kinky et le Métamorphe. L'idée centrale est simple et puissante : nous ne sommes pas tous câblés de la même façon face au plaisir, et comprendre son propre profil et celui de son/sa partenaire, peut changer profondément la façon dont on vit sa sexualité.
Car se libérer de toute comparaison, c'est peut-être la première étape vers un plaisir plus apaisé.
Le plaisir comme connaissance de soi
Et si cette première étape commençait par soi ? Avant même de penser à le partager, le plaisir commence par une exploration personnelle. Beaucoup de femmes découvrent leur sexualité à travers le regard ou les attentes de l'autre, avant même d'avoir pris le temps de se demander : qu'est-ce que j'aime, moi, vraiment ?
Apprendre à se connaître, c'est accepter de distinguer ce que l'on aime, ce que l'on aime moins, et ce que l'on n'aime pas du tout, sans jugement, et sans pression de devoir "tout aimer". Cette conscience-là est précieuse : elle permet de poser des limites claires, mais aussi de s'autoriser à explorer plus librement ce qui reste à découvrir.
Et dans cette exploration, certains outils peuvent être de précieux alliés, sans être indispensables bien entendu. Se réapproprier son corps peut passer par beaucoup de chemins : la méditation, le mouvement, une attention nouvelle portée aux sensations du quotidien, ou encore, pour celles qui le souhaitent, les sextoys. Longtemps tabous, aujourd'hui assumés, ils ont considérablement évolué : vibrateurs, stimulateurs clitoridiens par aspiration, objets connectés... l'offre s'est affinée, diversifiée, pensée avec de plus en plus de soin pour s'adapter à tous les corps et toutes les sensibilités. Explorer avec curiosité plutôt qu'avec honte, quelle que soit la voie choisie, c'est déjà un acte de connaissance de soi. Et pour celles qui franchissent le pas, s'offrir un sextoy, finalement, c'est souvent bien plus utile qu'une énième bougie parfumée !!
La dimension psychique du plaisir

Se connaître, c'est aussi comprendre que le plaisir ne se joue pas uniquement dans le corps. On parle souvent du plaisir comme d'une mécanique corporelle. Pourtant, le premier organe du plaisir féminin n'est pas situé entre les jambes : il est entre les deux oreilles. Le cerveau joue un rôle central et souvent sous-estimé dans la capacité à ressentir du plaisir.
Ce qui crée les conditions favorables au plaisir est profondément variable d'une femme à l'autre. Pour beaucoup, un sentiment de sécurité, une absence de pression et une disponibilité d'esprit sont indispensables. Pour d'autres, c'est précisément l'intensité, l'imprévu, voire une forme de tension, qui ouvre l'espace du désir. Il n'y a pas de recette universelle, et c'est justement là où la connaissance de soi devient essentielle.
Ce qui est en revanche partagé par beaucoup de femmes, c'est l'impact de la charge mentale : ce flux constant de pensées liées aux responsabilités quotidiennes. Un cerveau surchargé arrive difficilement à basculer vers le plaisir. Ce n'est pas un manque de désir, c'est souvent simplement une question de disponibilité intérieure.
Je me souviens d'une femme qui me disait : "Je ne sais pas si c'est mon corps qui ne répond plus, ou ma tête qui ne décroche plus." Dans la très grande majorité des cas, c'est la deuxième hypothèse qui est la bonne.
Communiquer son plaisir à l'autre
Se connaître, c'est bien. Le faire savoir à l'autre, c'est souvent là que tout se complique. Et pourtant, c'est là que tout peut vraiment commencer.
Beaucoup de femmes peinent à verbaliser leurs envies, non par manque de désir, mais parce qu'elles n'ont jamais vraiment été encouragées à le faire. On attend souvent que l'autre devine, comme si nommer ce que l'on aime risquait de briser quelque chose. Le personnage de Fanny dans Pour le plaisir a attendu vingt ans avant d'oser le dire. Vingt ans. On sourit, mais on ne peut pas s'empêcher de penser : combien sont dans ce cas ?
Pourtant, communiquer son plaisir peut être aussi simple que de dire : plus fort, moins fort, pas tout à fait là, un peu plus à gauche, change de rythme... Ces petits mots, glissés au bon moment, ne cassent pas la magie : ils la créent. Dire ce que l'on aime, ce que l'on aime moins, ce dont on a envie là, maintenant, est un acte d'intimité à part entière.
Et ce "là, maintenant" a toute son importance. Ce qui procurait du plaisir la semaine dernière ne sera pas forcément ce qui en procure aujourd'hui. Le corps féminin est particulièrement sujet aux variations (hormonales, émotionnelles, liées au contexte de vie) qui influencent directement la sensibilité et le désir. Communiquer en temps réel, plutôt que de s'appuyer sur ce qui a "toujours fonctionné", c'est rester à l'écoute de ce que le corps dit aujourd'hui.

Un petit exercice à essayer :
L'un(e) des deux partenaires guide l'autre en temps réel (où poser les mains, quelle pression, quel rythme) sur le corps, en excluant dans un premier temps toute zone sexuelle. Le ou la receveur(se) peut choisir de se bander les yeux pour mieux se concentrer sur ses sensations. Puis on inverse. Simple, concret, et souvent révélateur. Soyez créatifs, utiliser des plumeaux, des foulards, du cuir, des matériaux plus froids…
C’est parce que le plaisir féminin ne se résume pas à une technique, ni à une recette, qu’il se découvre, se réinvente, et se partage, à condition de s'y autoriser.




Commentaires